JE RESTAI seul, abasourdi par cette information. Moi qui redoutais que mon acte de destruction manque de sens, je sus, avec ivresse et terreur, combien mon haut fait allait signer l’alliance du symbolique et de la réalité.
Le projet m’apparut dans son évidence psychédélique : j’allais tout simplement détourner un avion et percuter la tour Eiffel, pour abolir cette lettre A qui me renvoyait à Astrolabe et à Aliénor. Il y a des actions dans lesquelles on se reconnaît mieux que dans le plus pur des miroirs.
Certes, il y aurait quelques difficultés techniques à maîtriser. J’y penserais plus tard, cela ne m’intéressait guère. L’idée de démolir la tour Eiffel m’exaltait, qui alliait signification et beauté : quoi de plus beau que la tour Eiffel ? Je l’avais toujours adorée, sans même savoir qu’elle était une construction de l’amour. Connaître son histoire intime me la rendait plus chère encore. Quel type, ce Gustave Eiffel, intégrer l’amour de sa vie dans la plus énorme œuvre de commande de son existence !
Je ferais pareil en négatif : j’intégrerais l’amour de ma vie dans le plus grand acte de destruction de mon existence. Mon unique regret, c’est que je ne verrais pas, de l’extérieur, l’instant splendide où l’avion exploserait la dame de fer. Mais personne ne verrait ce que je verrais : la Tour d’abord petite, puis de plus en plus immense, se rapprocher de moi jusqu’à notre baiser, le plus violent de l’histoire des baisers, enfin un baiser de la mort qui mérite ce nom.
D’emblée, je sus que le plus ardu ne serait pas de dominer l’équipage ni d’apprendre les rudiments du pilotage. La seule gageure serait de tenir : de ne pas me réveiller le lendemain en pensant que mes résolutions de la veille étaient du délire halluciné. Pour parer à ce risque de l’atterrissage, je me formulai cette phrase clé : c’est le trip qui a raison. Il faudrait que je la répète sans trêve dès la fin des symptômes.
Ce qui m’y aiderait, c’est que je l’ai toujours pensé : on n’a jamais raison en dehors du trip. À jeun, quand notre état d’esprit peut être qualifié de normal, notre cerveau adulte produit de la platitude par bennes entières, on y chercherait en vain la beauté, l’honneur, l’étincelle de grandeur ou de génie qui enorgueillirait l’espèce. Même l’amour ne tire de l’âme rien d’autre que les bien nommées fulgurances : des courts-circuits de quelques secondes. L’ivresse, elle, n’est intéressante que pendant une dizaine de minutes. Le temps restant n’est qu’ineptes soûlographies.
Le trip dure huit heures. Un tel laps permet de créer, de réfléchir, d’œuvrer au sens absolu de chaque verbe. D’autant que ce tiers de jour n’est pas quantifiable selon les critères habituels et donne l’impression de s’étaler sur des périodes proustiennes. Le souvenir moyen d’une journée pèse un cheveu ; le souvenir du trip est un écheveau que l’on démêle une vie entière.
L’activité mentale ordinaire insulte à l’intelligence et ne mérite pas de s’appeler pensée. Le trip a raison qui nous désapprend le banal et nous restitue le choc originel de toute chose.
Il y avait un peu trop de femmes dont le prénom commençait par la lettre A dans mon histoire : Astrolabe, Aliénor, Artémis et son temple, l’Amélie d’Eiffel et sa tour. La voyelle première, dont Rimbaud souligne la noirceur, ne surgissait pas là par hasard. Le A géant qui surplombait Paris recevrait l’impact de mon désir.
Il ne serait pas dit que mon amour pour Astrolabe ne connaîtrait pas son assouvissement. L’acte sexuel qui m’avait été refusé dans une chambre, je le consommerais en survolant la ville à basse altitude.